Robert Lièvre - étape 5 – Seul sur scène.
Vingt heures.
Tout dégoulinant de sueur, Robert déboule dans le salon.
Il se dirige vers les fenêtres, tire les tentures épaisses puis allume le lampadaire près du divan.
L’abat-jour couleur crème envoie sa lumière, discrète.
Sur la cheminée, l’horloge Staiger à pendule rotatif est maintenant immobile, figée dans sa propre éternité. « Encore une qui a fini par ravaler son tic-tac », dit Robert au moment où il replace le dôme en verre sur le socle en bakélite blanche. L’objet a toujours été là, aussi loin qu’il s’en souvienne, tout comme le crucifix d’albâtre et le cadre en bois en appui sur son pied velouté. Robert le saisit pour examiner la photo, une dernière fois. Il s’attarde sur la cascade de dentelles de la robe blanche de sa mère dont ne dépassent que les mains enserrant le bouquet et le visage au sourire incertain. Robert suit du doigt le voile blanc en tulle jusque derrière l’épaule. La mariée tient un homme par le bras, à hauteur du coude. Il est maigre, vieux, raide comme une trique, regard et costume obscurs. Le père de la mariée. Robert ne l’a pas connu. Il est mort durant l’année qui a suivi le mariage.
Robert retourne le cadre, lui plaque la face contre le marbre froid de la cheminée.
Le verre cède. Bruit cristallin. Adieu la mariée.
Sur l’envers, il lit : 1 octobre 1955. Sainte Thérèse de Lisieux, priez pour nous.
Avant ça, dans la chambre de sa mère, Robert a un peu tardé. Il déteste quand les choses ne se passent pas comme prévu. Il s’est encore laissé emporter, comme souvent ces derniers temps.
Quand il referme la porte, une vague odorante le suit dans le couloir. Il aurait préféré qu’elle reste à sa place dans la chambre, fasse son office de couverture, qu’elle s’abstienne de répandre ses muscs invasifs, ses particules rampantes, entêtantes, lascives et aiguisées. « Ça finira par alerter les voisins », murmure-t-il. Il aurait préféré garder enfermé dans la chambre ce magma capiteux, cette mêlée anarchique de parfums surannés, Dior, Saint Laurent, Chanel, Hermès, Guerlain, Givenchy, vestiges de temps anciens quand sa mère voulait plaire, les flacons montaient la garde sur le rebord de la coiffeuse, depuis cinquante ans pour certains.
Robert a répandu leurs contenus sur les deux descentes de lit. Goutte à goutte d’abord, par giclées ensuite. Il les a secoués. Tous vidés. Comme pour leur tordre le cou. Il leur a fait cracher tout leur liquide. Tout leur jus. Méticuleusement. Comme à l’adolescence. Jusqu’à la dernière goutte. Puis il a tout rangé, remis les bouchons, remballé les fioles. Aujourd’hui, pas de fouet. Pas d’eau bénite. Robert a pris le temps de replacer les flacons sous l’arrondi du miroir vide dans lequel soudain il s’est revu jeune homme, des cernes violettes sous les yeux, la chair à vif, les tympans qui cognent, sur la scène de son théâtre honteux, allongé sur son matelas, en proie aux orgies démoniaques, des seins, sa verge, des jambes qui s’ouvrent, les organes s’imbriquent, concupiscence, l’esprit qui résiste, les lèvres entrouvertes qui halètent, soupirent, ahanent, les joues rosies, l’âme striée de culpabilités féroces, les yeux gris de sa mère en spectateurs lubriques qui applaudissaient sa douleur avant de huer sa peine.
Telles les mèches d’une chevelure lascive, il revoit les lanières du fouet sur le drap blanc de son lit étroit. Il sent encore la souplesse râpeuse du cuir qui appelait sa main, l’invitait, pour brusquement lui ordonner de s’emparer du manche qu’il soulevait et abattait d’un coup sec par-dessus son épaule. Schlag ! Et schlag !
Robert sent à nouveau les claquements, par-delà les années, la peau de ses omoplates qui se fissure et les premières humeurs qui suintent.
Il revoit le martinet solitaire là où sa mère le replaçait, bien en évidence sur les pâles auréoles de sperme qui quotidiennement tachaient les draps immaculés. Et sur sa table de chevet, l’eau bénite dans sa bouteille à l’effigie de Notre Dame de Lourdes, pour le purifier de ses péchés.
Chaque jour, sa mère remplissait la bouteille.
Et lui continuait à s’asperger, à se frotter et à prier la Vierge, la Pure, l’Immaculée, de bien vouloir le délivrer du mal.
Bonjour Patricia
RépondreSupprimerFouet. Eau bénite. Luxure. Toujours aussi bien écrit. Toujours aussi haletant. Et que dire de l’aspect lubrique de ton texte. Waou !
Curieux de lire la suite. Il te reste deux chapitres avant de nous faire connaître totalement les tenants et aboutissants de ton thriller.
Bravo. Cordialement, Christian
Bonjour Patricia,
RépondreSupprimerJ'avais laissé un dernier texte à commenter pour aujourd'hui... le tien. Et je dois dire qu'une fois de plus tu m'as épatée. Et le mot est faible. Alors que pour la plupart d'entre nous, l'évocation du péché capital de la luxure ressemble à un péché véniel , à un erzatz, ce n'est pas le cas pour toi , loin s'en faut... tu arrives avec « Du sang, des boyaux, de la rate et du cerveau ... » comme dans la chanson enfantine mais s'y ajoutent d'autres mots, d'autres pratiques qui glacent le sang et donnent une grande force à ton texte. Tous nos sens sont sollicités : le sifflement du martinet, les parfums de la mère, la peau qui suinte...Enfin, tu l'auras compris ton texte est une réussite une fois de plus !
Cordialement,
Cathy
Bonjour Patricia.
RépondreSupprimerJe suis sans mot ! Le thriller/horreur est arrivé à son maximum. Impossible d’être indifférent aux odeurs, aux respirations haletantes, aux images de perversité sur fond d’eau bénite et de prières à la vierge.
Robert est en crise avec de sérieux problèmes de santé mentale. Au secours !
Très interpellant de comprendre ce que peut produire la maltraitance d’un enfant !
Je ne vois pas vraiment d’issue pour lui, si ce n’est des soins adaptés à son état.
Triste histoire ! J’attends la suite en espérant un peu de lumière pour ce personnage auquel je me suis attaché. Bien à toi. Françoise
Bonjour Patricia,
RépondreSupprimerQuel texte, encore une fois ! Tu es entrée à fond dans ton personnage, il n'est que de voir comme le rythme haletant des phrases suit l'orgie de la masturbation masochiste.
Quelle mère tu nous présentes là, derrière son allure de sainte Thérèse ! Diabolique perverse cachée dans de l'eau de Lourdes, il fallait y penser. Comment Robert aurait-il pu échapper à la folie malsaine qu'elle a soigneusement distillée et qui le rongera jusu'à la fin. Que les victimes fassent leurs prières ! Moi, je reste sans voix.
Marie-Claire
Le délire à ciel ouvert! La puissance de ton texte est impressionnante.
RépondreSupprimerBonjour Patricia,
RépondreSupprimerQue dire à la lecture de ce texte, sinon exprimer mon admiration ?
Un texte d’horreur absolue sans que la réalité soit mentionnée. Tout est dans la suggestion et la métaphore.
Dans la première partie, tu exploites le blanc de ta consigne et par des détails – la pendule arrêtée, le cadre retourné – tu réussis à rendre inquiétant un intérieur objectivement banal et suranné.
Dans la deuxième partie leur tu n’évoques que des parfums aussi célèbres qu’agréables et pourtant, en lisant j’étais comme assaillie pas la puanteur d’un cadavre en décomposition et de vagues relents pourrissants d’une eau bénite trop longtemps oubliée.
Quant à la dernière partie, elle est à la fois superbe et terrifiante. Je te livre des émotions : la force de ton texte est précisément dans ces émotions évoquées en termes descriptifs. Des photos de scènes de crime, sublimes dans l’horreur.
Le thème de ton prochain chapitre sera l’envie. La couleur dominante du texte le vert et l’élément-surprise un chapeau dont tu trouveras l’image au bas de ton texte annoté.
Bon travail.