Robert Lièvre – étape 4 – Cadeau poubelle.
Seize heures trente.
Robert fait route vers Bruxelles.
Des traces de soleil couchant s’étirent dans le rétroviseur.
En général, il aime ça, les soleils couchants. Sur les affiches, dans les catalogues ou à la télé. Enfant, il lui est arrivé de frissonner d’extase devant l’image d’un Christ Rédempteur flamboyant dans le crépuscule. Mais aujourd’hui, c’est différent, ce soleil-là lui fond dessus par derrière, en traître. Des traînées orange, fuyardes et collantes comme des bavures rouillées qui s’accrocheraient au jour comme certains êtres à la vie, inutilement.
« Pathétique ». Il articule le mot.
En réaction, il fixe le cadran de vitesse et enfonce la pédale de l’accélérateur. Il se décale, dépasse les autres, les touristes, les lambins, les poux de la route, les poids lourds illuminés. Il gagne en puissance, exulte, puis décélère et de l’index, il active le cruise control.
Cent vingt, c’est une bonne allure pour foncer vers sa nuit.
Il se répète qu’il faut suivre le plan, un point, c’est tout.
Éviter les radars. Éviter les gens. Éviter les regrets.
L’habitacle est chaud et silencieux. Robert glisse un cd dans l’appareil. Au hasard. Il cherche une autre compagnie que la sienne. Louis Armstrong l’engloutit dans son wonderful world.
La ville est là.
Aux environs de dix-huit heures, 24 Square des Latins, où vit toujours sa mère, Robert s’essuie un pied, puis l’autre, sur le large paillasson couleur hérisson du hall d’entrée. A cet instant précis, aucune pensée ne lui traverse l’esprit et c’est tant mieux. Il gravit les quelques marches marbrées qui le séparent de la porte principale, tourne sa clé et entre. Il pique à droite vers l’ascenseur puis recule de deux pas. Il remonte le col de son manteau, ajuste sa casquette avant d’extraire ses gants en cuir qu’il secoue pour les déployer. Il les enfile, un doigt après l’autre, lentement, surmonte l’alliance et la chevalière, étire, bien à fond, en marchant. Il atteint la porte de l’ascenseur. Au moment où il s’approche, le bouton d’appel se met à clignoter. Les chiffres défilent en rouge. Quatre, trois. Il doit prendre les escaliers. En toute discrétion. Et d’ailleurs, ce n’est pas plus mal car il a besoin de se dérouiller les jambes. Ça l’aide à se concentrer.
Au quatrième étage, Robert ouvre la porte de l’appartement. Inutile de sonner.
En quelques enjambées, il traverse le hall d’entrée, emprunte le couloir étroit et arrive à l’arrière, dans la cuisine. Le froid y est vif. La porte qui donne sur le petit balcon est restée entrouverte. Robert empoigne la clenche et voit à travers la vitre un sac blanc de Bruxelles Propreté, un petit sac de trente litres, dans un coin, ligoté sur le dessus, le cou entravé par un cordon doré récupéré d’un emballage cadeau.
C’est plus fort qu’elle. Voilà ce qu’il se dit.
Robert se revoit soudain enfant, dans le froid de l’hiver, emballé dans un drap blanc aux odeurs de loque humide. Ce soir-là, il avait désobéi. Il avait parlé de son père. En bien. D’un coup, sa mère s’était raidie. Les joues rouges, le regard métallique, elle l’avait empoigné, tais-toi, secoué. DEHORS !
Il se revoit sur le balcon de la cuisine. Il grelote dans les plis et sanglote dans les boursouflures, seul dans la pénombre. Il a quatre ans, cinq peut-être. Livré en pâture aux lumières de la ville. Puni. Recroquevillé. Empaqueté. La bouche entravée par un ruban d’emballage cadeau.
Sa mère marmonne sur le balcon. Elle crachote du jus de lèvres. Comme des fumeroles. Et une fois la porte du balcon fermée, elle se déchaine. Les sifflements de la cocotte-minute couvrent ses cris, puis les bruits du mixeur qui mixe et remixe. Que du domestique. Elle déborde à gros bouillons, casse des verres, des assiettes, plante des couteaux aigus dans la planche à découper, s’arrache les cheveux, frappe des poings.
Robert fait semblant de ne pas voir.
Une fois la tempête passée, elle nettoie, fait le vide.
Puis elle ouvre la porte et s’approche pour libérer son fils.
Le cliquetis du bracelet en or de sa mère, Robert l’entend encore. Elle l’agitait comme un grelot avant de dénouer le ruban. Il sent encore la griffure des attaches et la rondeur des maillons.
Bonjour Patricia.
RépondreSupprimerIl se confirme que Robert est un personnage fascinant, délirant, tortueux et torturé. Je frissonne et ne sors pas indemne de la lecture de cette page remarquablement réussie. Rythme, ambiance sinistre, détails poignants sur la maltraitance dont il a été victime. C’est tellement lourd !
Je reste un peu à court de mots pour rédiger un commentaire. Sois simplement assurée que ce récit me touche infiniment.
Bien à toi. Françoise
Bonjour Patricia
RépondreSupprimerCela donne envie de meurtre quand Robert se remémore son enfance. Réussira-t-il à freiner ses pulsions ?
Tout cela est fort bien écrit et passionnant. J’attends la suite avec une certaine impatience.
Bravo. Mais pourquoi Robert pense-t-il « pathétique » en regard du soleil couchant ?
Cordialement, Christian
Bonjour Patricia,
RépondreSupprimerTu me terrorises avec un sac poubelle de Bruxelles-Propreté et un bout de ficelle cadeau ! On comprend mieux le dérèglement mental, la folie de Robert Lelièvre, car la scène du balcon a dû se répéter à plusieurs reprises ... . Pourquoi le père les a-t-il quittés tous les deux ? Comment tout cela va-t-il se terminer ? Un carnage ? Une rédemption ?
Et que nous réserve ton prochain texte ?
A bientôt,
Cathy
Les allusions à la Bible, au calvaire, à la rédemption très subtilement distillés, suivis de scènes d'une grande violence et d'une pulsion de meurtre sont très inquiétantes pour la suite de l'histoire que j'attends avec appréhension. Vas-tu nous en apprendre davantage de ce père et de cette mère?
RépondreSupprimerBonjour Patricia,
RépondreSupprimerDire que tout cela se déroule sur la même journée ! Tu fais tout pour qu'elle se termine mal; à mon avis le sang va couler aussi rouge que le soleil couchant. Un vrai thriller, car outre ce rythme haletant, tu continues à distiller les détails anxiogènes : il faut suivre le plan. Les gants, le besoin d'une parfaite discrétion, et bien sûr le traumatisme de l'enfance, la punition dans le froid sur le balcon alors que sa mère lâche la bride à sa violence et se venge sur tout ce qui lui tombe sous la main. Un autre traumatisme, après celui lié à une religiosité morbide.
A 16h 30, la femme de Robert est cuite. Elle va trinquer, c'est sûr. S'i elle voulait garder la moindre chance, ce sac de Bruxelles-propreté, elle n'avait pas à le laisser traîner sur le balcon. Mais la journée n'est pas finie, il reste au moins deux ou trois épisodes avant de lui faire son affaire. A moins que les choses ne se compliquent pour Robert. Sa femme va-t-elle rentrer plus tard que d'habitude, va-t-il se lasser de l'attendre ? Ou rentrera-t-elle avec quelqu'un d'autre qui l'empêchera d'exécuter son plan, à moins qu'il ne leur fasse la peau à tous les deux. Ou bien elle rentre avec un gâteau d'anniversaire pour lui, une surprise, il n'a pas vu la table dressée pour six ou dix. Ou... Ce n'est pas l'imagination qui te manque, ni l'art de créer et d'entretenir le suspense, et je me réjouis de lire la suite de cette histoire à laquelle je m'accroche ! A bientôt, Patricia !
Marie-Claire
Bonjour Patricia,
RépondreSupprimerOn sort haletant de la lecture de ton texte. Sa force tient entre autres à la richesse des métaphores jamais gratuites et à la nervosité de l’écriture sans sentimentalisme. Tu évoques la confusion dans l’esprit de Robert par son interprétation d’un rayon de soleil couchant. Tu crées le suspense par les détails des gants que Robert enfile en montant l’escalier, un geste anodin que l’on ressent comme une menace. Tu décris une horreur de son enfance par des détails concrets qui sont autant de coups de poing pour le lecteur. Le sac poubelle blanc restera dans les esprits. Comme la plupart de tes lecteurs, je redoute une horreur, mais elle sera si bien écrite… Une réussite devant laquelle je n’ai qu’un mot à dire : respect !
Le thème de ton prochain chapitre sera la luxure. La couleur dominante du texte le blanc et l’élément-surprise une salle de spectacle dont tu trouveras l’image au bas de ton texte annoté.
Bon travail.
Liliane