Rien ne sert de courir
8:00
Robert déteste les caddies, les roues qui couinent, grincent, bloquent. Ça loupe les tournants, ça reste là au milieu des allées, tristes bennes domestiques larguées comme des malpropres. Les caddies, il passe.
A peine franchie la porte d’entrée automatique, il fonce vers les piles de paniers à main. Il en attrape un, un vrai, pas un de ces paniers à roulettes qu’on traine comme des caniches arthrosiques. Concentré, il serre les doigts autour des deux anses noires et entame le scan express de la périphérie, les frigos à végétaux contre le mur de droite, les présentoirs à fruits et légumes basse altitude droit devant, et plus loin derrière, les frigos à poissons et crustacés, les pains et viennoiseries sur la droite, puis en face, tout au fond, les viandes dans leurs barquettes, rangées par catégorie. Un espace vide et sur la gauche, les frigos de produits laitiers et de charcuteries, allée large, les frigos traiteur et enfin, en bout de course, à main gauche, les caisses de l’espace self, vides. Elles clignotent toutes au vert. Il est huit heures une. Personne. La voie est libre. C’est parti !
Robert jette dans son panier une portion de ciboulette préemballée, une autre de persil plat, des asperges vertes du Pérou (sa femme en raffole), un ravier de champignons des grottes (ses péchés mignons). Il s’empare de six pommes Pink Lady sous cellophane avant d’apercevoir des tomates de type Roma, un petit extra. Aujourd’hui, il cède à l’imprévu et en saisit un ravier au passage, ah, ses années de latin, César, Caligula, Ovide, léger frisson dans la zone lombaire, et il poursuit vers le rayon boucherie, comme d’habitude, tous les lundis.
Il connaît son parcours par cœur.
Il sait où il convient de tourner le dos ou de courber l’échine, dans quel angle, dans quel recoin, dans quelle allée, précisément. Le voilà qui s’intéresse au lino vert pâle du sol. Tiens, des traces humides de détergent. Un grand pas. L’odeur acidulée du propre lui frôle les narines. Rassurante. Par-delà le cadre noir de ses lunettes, il observe le bout de sa chaussure puis jette un coup d’œil rapide vers son panier. Tout est en place. Les produits font bloc les uns dans les autres comme des briquettes de Lego. Rien qui dépasse. Son regard ne montera pas plus haut. Il connaît bien le rythme de la caméra de surveillance numéro trois, au-dessus des frigos. Elle roule son œil depuis l’angle supérieur. Inutile de vérifier. Jouer à cache-cache avec les engins espions, Robert a de la pratique. Les écrans de surveillance ont peu de secrets pour lui. Encore quelques pas et il pourra lever le nez pour se soulager les cervicales.
Il a une pensée pour la liste des courses rédigée par sa femme, toujours la même, la liste. Le papier plié en quatre gît au fond de la poche de son pardessus. Le sortir, le lire, non. Son temps est trop précieux.
Robert fonce vers le rayon volaille et attrape à pleine main un poulet Père Dodu. Soudain, il suspend son geste et aussi sec, repose la barquette. Des plumes. Plusieurs résidus de duvet gluants coincés dans l’enveloppe plastique. Ça le dégoûte. Une pointe de reflux gastrique envahit sa trachée. Sous les néons, il cherche un poulet sans plumes, net, propre. Que la peau sur la chair claire. Il trifouille d’une main. Pas évident. Les sourcils froncés, il s’active, la musique d’ambiance du matin rebondit sur sa nuque. Erreur humaine, ces plumes partout ? Changer de marque n’est pas une option. Père Dodu, c’est ce qui va à sa femme. Il dégotte un poulet dans le fond du présentoir. Maigrichon, à manger dans les deux jours. Il hésite. Mais ça fera l’affaire. Trois minutes de perdues. Il embarque le poulet.
— Robert, bon Dieu, accélère ! Les clients arrivent, marmonne-t-il les lèvres serrées.
Comme un automate, il slalome vers la zone des produits d’entretien, à l’autre bout du magasin. Vite, son achat hors liste. Il accélère, en devient imprudent.
— Oh ! Ça alors, Monsieur Lièvre, mais que faites-vous ici de si bon matin ?
8:20
Robert sort du Carrefour.
Il loupe presque sa propre voiture. Grise sur fond gris, pas facile à repérer sur le parking étouffé par le brouillard givrant. Même les illuminations de Noël s’asphyxient.
Robert s’installe au volant de sa Peugeot, il souffle comme un bœuf. La buée envahit l’habitacle et opacifie les vitres.
— Mais qu’est-ce qu’elle foutait là à 8 heures du matin, cette connasse de Dupré ?
De plus en plus souvent, il se prend à parler tout seul. A voix haute. Comme un qui souffrirait du mal de La Tourette. Mais ce n’est pas son cas.
Ce matin, il a bien remarqué la jupe étroite de cette garce de Dupré. Même sous le manteau, elle lui galbait les fesses. Il faut toujours qu’elle se montre, qu’elle s’exhibe, se dandine et jacasse non stop avec des «oh! » et des « ah ! C’est dans son adn. Ce qui est sûr, c'est qu'avant midi, tout le cinquième étage sera au courant de leur rencontre au supermarché. Si un jour il lui arrive des bricoles, elle l’aura bien cherché, la salope ! Le cerveau de Robert s’illumine comme dans un flash, un sourire lui essore les lèvres. Il la voit bien, la Dupré, allongée dans les toilettes du cinquième, les jambes ouvertes, la gorge tranchée sur l’abattant, les cordes vocales guillotinées au milieu du larynx, les cheveux dans la cuvette écarlate qui pendouillent et balancent au rythme des glouglous du sang qui gicle. Mentalement, Robert rabat le couvercle par-dessus et tire la chasse pour lui clouer le bec à tout jamais à cette pie.
— Et bon voyage éternel au pays des oiseaux ! Voyons voir si là-bas tu te moqueras encore de mon nez de perroquet et de mon crâne dégarni, lance-t-il dans l’habitacle, comme un défi.
Robert sue à grosses gouttes. Sa chemise est trempée. Il sort son mouchoir pour s’éponger le front puis reste accroché au volant comme un naufragé à sa bouée. Il l’a échappé belle.
Encore heureux qu’aujourd’hui, la secrétaire s’est contentée d’un embryon de conversation. Robert est assez fier de lui. Il s’y est plutôt bien pris pour écourter l’échange. En réponse au « Vous semblez fort fatigué ce matin, Monsieur Lièvre », il a acquiescé puis baissé la tête, obéissant à une règle d’or : ne jamais contredire une femme bavarde. Il a bafouillé « Oui, oui, un peu fatigué, en effet, Mademoiselle Dupré, le syndrome du lundi matin, vous savez bien», son panier plein dans une main, le maxi-flacon de Destop dans l’autre, dissimulé derrière son pardessus et il a filé vers les caisses, demandé deux comptes séparés, a payé, carte et cash, ensuite direction la sortie, puis le parking.
A cause d’elle, Robert a dû forcer le pas, les mollets fouettés par le poulet ossu. Une punition pour le retard pris ! Il a tapé le sac de courses au fond du coffre, placé dans le frigo de voyage les denrées les plus sensibles, à la va-vite, un peu n’importe comment, pour ensuite caler le Destop sous le siège arrière. En décembre, un frigo dans le coffre pourrait paraitre incongru. Mais Robert doit se rendre au bureau et garer sa voiture pour la journée dans le parking du ministère, niveau moins deux. A température ambiante, les bactéries prolifèrent vite. Ces saloperies vous trouent un estomac sensible en moins de deux et adiós !
Maintenant, comme si ça ne suffisait pas, une nouvelle poussée de sueur lui trempe la chemise.
Il réorganisera le coffre en temps voulu.
Robert tourne la clé de contact, il laisse le moteur ronronner au ralenti, histoire de désembuer les vitres et d’y voir plus clair. Pendant ce temps, il s’extrait péniblement de son pardessus qu’il dépose sur le siège passager puis tend la main dans l’espoir de caresser ses gants en peau d’antilope rangés dans la poche intérieure, les toucher le rassure, leur douceur, leur fidélité patiente, la protection sans faille qu’ils lui ont toujours procurée dans les moments délicats, jamais ils n’ont démérité. Jamais trahi. Ils lui rappellent son père, ce père qui il y a longtemps, était parti, un beau matin de décembre, alors qu’eux, la mère et le fils, étaient attablés dans la cuisine de l’appartement du Square des Latins. « Je descends acheter des cigarettes », c’est ce qu’il avait crié depuis le hall. Il était sorti sans claquer la porte, abandonnant ses gants sur la commode de l’entrée. Robert n’avait que quatre ans. Il a conservé é les gants, comme un secret.
La scène des cigarettes, la mère s’est évertuée à la raconter tous les ans à date anniversaire.
Le goût de la confiture fraise-rhubarbe de ce petit déjeuner est resté gravé dans la mémoire de Robert. Et aussi la voix de sa mère : « Toi, reste assis et mange.»
Il l’entend encore.
Soudain, ses muscles s’engourdissent. Une sorte de paresse le cloue sur le siège de sa voiture. Sa main lâche le volant et lui tombe sur le genou. Molle comme un gant.
Il peine à enclencher la marche-arrière.
Il bande ses muscles.
Il souffle.
Le voilà parti.
9:10
A cette heure, Robert devrait déjà être au bureau, mais il poireaute dans le tunnel Trône, coincé comme un cancrelat dans sa Peugeot grise. Les moteurs ronflent de concert. Plus rien ne bouge.
Sa destination, la tour des Finances du Boulevard Albert II, s’évanouit dans la puanteur des fumées. Il coupe l’entrée d’air et entend les sirènes qui hurlent en surface. Police, pompiers, Smur du 112. Un accident devant, pour sûr. Flux et reflux de plaintes plus aigües que des éclats de vagues sur les rochers, jaillissements, crissements, filins lacérés, lames acides, supplications. C’est grave.
Robert repense à la Dupré, cette salope de secrétaire en chef, qui prend trop de place partout. Il élimine cette. pensée d’un revers de la main, puis passe à l’autre, la secrétaire stagiaire, la fille aux yeux mauves, la brunette avec sa queue de cheval, qui lui a dit « Non !» l’autre jour, une seule fois, alors qu’avant elle disait « Oui » à tout, des « oui » à la pelle, pendant des mois, elle s’était montrée gourmande de lui quand elle se goinfrait sans vergogne des cadeaux goûteux qu’il lui offrait, buvait en minaudant ses jus exotiques, souriait, l’inondait des reflets violets de ses grands yeux, et lui qui fondait comme un Daddy de sucre transformé en caramel mou.
Il revoit les lèvres entrouvertes de la fille le dernier Vendredi Saint, la scène de la livraison au bureau du cinquième étage, à dix heures tapantes.
— Un colis express pour Mademoiselle Pauline Legrand.
— Oh ! Vraiment. C’est pour moi ? De chez Wittamer… Incroyable !
Ses yeux mauves clignant de surprise, son visage arrondi rosissant de plaisir.
— Voyons, … un merveilleux au chocolat… My god! Mon gâteau préféré!
C’était un beau matin d’avril et Robert, depuis le couloir, observait la stagiaire. Il s’était avancé jusqu’à l’encoignure de la porte du local pause-café, tout frémissant comme si c’était lui le merveilleux en cadeau, comme si le regard gourmand de Pauline le mettait à nu, le dépiautait par couches, au point qu’il se demandait qui mangerait l’autre alors qu’il la mangeait déjà des yeux chaque jour un peu plus. Robert se rappelle avoir souri lorsqu’une expression vieillotte de sa mère lui avait effleuré l’esprit… « faire preuve d’une discrétion de violette ».
Á nouveau explose en lui la saveur d’un bonbon acidulé qui brûle la bouche.
Pauline.
Seul dans sa voiture au fond du tunnel, Robert tremble, une sueur froide l’inonde de la tête aux pieds quand soudain, il bascule dans un autre violet, celui de la pénitence, il sent comme le claquement d’un fouet sur son épaule, revoit le curé de la paroisse en habit liturgique de Carême, le Christ suspendu qui se contorsionne sur sa croix, Robert implore la Vierge douce, celle de Lourdes et les autres, qui lui accordera son pardon, au nom de toutes les femmes, passées, présentes et à venir. Amen.
Le trafic se débloque.
Une fois en surface, Robert respire et s’enfile les tunnels sans dépasser le cinquante, pas question de se faire flasher, ce serait trop bête. C’est décidé, il ne sortira pas à Rogier, il trace vers la Basilique, même au-delà, il prendra l’autoroute de la mer, vers Ostende, il a besoin de sable et d’oubli.
Une heure quarante de route.
Les phares de la Peugeot transpercent les nappes de brouillards. Robert met de la musique. Il choisit la symphonie dite « héroïque » de Beethoven dans l’espoir de maitriser ses pensées, de les sauver de l’indifférence des paysages givrés.
Il se gare près du Casino Kursaal et se dirige vers la mer, une mer de décembre, grise comme le ciel.
La plage ondule sous le vent piquant.
Tel un moine solitaire, un pénitent affligé, il s’arrête, fait face aux vagues.
L’anonymat le rassure.
Qui se souviendrait d’un homme dans un manteau couleur souris contemplant une mer sombre tachée d’embruns ?
Robert se détend, se reprend, plisse les yeux et aperçoit deux petits bateaux à l’horizon, des voiliers, aussitôt masqués par les tourments obscurs du ciel maculé d’angoisse et de mort.
Il pense à sa mère et à sa femme, ces vaisseaux espions qu’il aimerait voir s’évanouir à jamais, disparaitre du tableau de sa vie.
Il lève les yeux.
Par-dessus lui, le ciel s’éclaircit.
Une lumière de rédemption.
Son esprit s’éclaire.
14:00
L’éclaircie rédemptrice a disparu.
Robert est à l’abri sous les arches de l’ancien établissement thermal.
Il aurait aimé manger.
Il a l’estomac vide, comme étrillé.
A cause d’un air d’accordéon.
Quelques accords entendus dans la rue, échappés d’on ne sait où, et la voix a surgi. Dalida. Tout lui est revenu d’un coup, les « J’attendrrrrai », son père parti, « le jour et la nuit », en musique de fond, chaque matin à l’heure du petit-déjeuner, chaque soir au souper, de quatre à dix-huit ans, l’hypocrite fredonnement de sa mère, rien que pour lui, pour renforcer la version officielle, confirmer son statut d’abandonnée, « toujourrrs, ton retourrrr ».
L’épaisseur du ciel fermé fait corps avec la mer.
— Ma tête s’y cogne, dit Robert, le regard bouché.
Il sent les battements de son cœur résonner dans ses tempes, il tangue puis se stabilise en s’adossant à une colonne. En face, des rideaux satinés occultent les béances du rez-de-chaussée. Il tapote les semelles de ses chaussures contre la colonne. Tac. Tac. Tac, tac, tac. Des agglomérats de sable s’écrasent sur les dalles.
De la pointe du pied, Robert forme des petits tas qui s’affaissent et se tordent, emportés par les rumeurs sourdes du vent.
— La journée n’est pas finie, grommèle-t-il.
Il soupire, s’ébroue et remet son grand corps en marche.
Sa voiture est à cinq cents mètres, près du Casino.
En d’autres circonstances, Robert y entrerait bien, au Casino.
Il y est parfois allé avec des collègues du ministère lors de semaines de team-building. Il se revoit passer la porte-tourniquet, suivre le tapis rouge, entrer dans la salle des jeux. Il entend l’appel des machines rugissantes.
S’il pouvait, aujourd’hui, il en choisirait une, brillante, lui ferait face tout en tâtant les replis de ses poches gonflées de pièces, pleines aux as, des centaines d'euros, au diable l’avarice, se dirait-il, et il répéterait l'injonction à chaque fois qu’il introduirait son argent dans la fente de la machine. Il entendrait dégringoler les pièces comme si c’était les éclats des vociférations métalliques de Chantal, sa femme, la radine, qui lui essore l’esprit avec ses listes d’achats et ses vérifications de tickets de caisse, Chantal qui pince les lèvres et serre les dents dès qu’elle suspecte une dépense inutile, un décalage horaire, un écart gourmand, un excès de sauce dans l’assiette, un verre trop plein, des charités de rue, le moindre écart.
Robert pense aux jeux du casino. La roulette, le poker, le baccara, le blackjack, les croupiers, il entend les « rien ne va plus », le galop des billes sur les plateaux tournoyants.
Mais sans conteste, il leur préfère la mécanique cadencée des machines.
En d’autres circonstances, s’il avait le temps d’aller au casino, il recommencerait.
— Oui, ça me plairait. Je m’imposerais, dit-il.
Il s’imagine jouant. Il se voit empoigner le levier, il l’abaisse d’un coup sec et bingo ! Il gagne, les trois symboles alignés, les trois pommes de la tentation, son jackpot à lui, tout l’argent recraché. L’ombre de sa femme surgit. Soudain Robert se voit. C’est lui Saint-Michel terrassant le dragon, et elle, la bête qui se tord, implore, crache ses viscères, ravale son jeu, crépite. La bête, l’immonde, dragon, femme ou machine, il ne sait plus, Chantal ou une autre.
Hors jeu. Expurgation !
Au passage, Robert glisse une pièce dans la main d’une gitane, un peu par gentillesse, beaucoup par repentance. Il pense à ses arrangements avec Dieu. Aux pièges de la vie. Par cycle, par nécessité. Robert est prévoyant comme tout bon fonctionnaire du fisc. Ça fait des décennies qu’il finance le ciel pour le rachat de ses fautes, présentes, passées et à venir, comme des impôts anticipés qu’on payerait pour être en règle. Il sait que la rémission des péchés est tarifée, les véniels bon marché, deux ou trois Ave, alors que certains mortels valent leur pesant d’or et de dévotion. Ainsi, Robert prie, salue Marie, allume des cierges dans des chapelles obscures. Il fait des dons et dépose souvent des fleurs sous le manteau bleu de la Vierge. L’Immaculée. Il aide les vieilles dames à traverser, s’asperge d’eau bénite en cas de besoin. Il en va de sa vie éternelle. Robert vise le paradis puisque sa mère et sa femme finiront en enfer. Ça, c’est sûr.
— La journée n’est pas finie. J’y vais, on m’attend.
16:30
Robert fait route vers Bruxelles.
Des traces de soleil couchant s’étirent dans le rétroviseur.
En général, il aime ça, les soleils couchants. Sur les affiches, dans les catalogues ou à la télé. Enfant, il lui est arrivé de frissonner d’extase devant l’image d’un Christ Rédempteur flamboyant dans le crépuscule brésilien. Mais aujourd’hui, c’est différent, ce soleil orange lui fond dessus par derrière, en traitre, avec ses trainées collantes, ses bavures rouillées qui s’accrochent au jour comme certains êtres à la vie, sans issue, pour rien, pour le peu qu'ils valent.
— Pathétique !
Le mot résonne dans l’habitacle de la Peugeot.
Robert fixe le cadran de vitesse et enfonce la pédale de l’accélérateur.
Il se décale, dépasse les autres, les touristes, les lambins, les poux de la route, les poids lourds qui clignotent comme des arbres de Noël. Il gagne en puissance, exulte, s’envole puis décélère. Avec l’index, il active le cruise control et se laisse emporter à vitesse constante.
Cent vingt, c’est une bonne allure pour foncer vers sa nuit.
Il se répète qu’il faut gérer, suivre le plan, point par point, c’est tout.
Éviter les radars. Éviter les gens. Éviter les regrets.
L’habitacle est chaud et silencieux. Robert sent le besoin d’une autre compagnie que la sienne, il prend un cd au hasard, le glisse dans l’appareil. Louis Armstrong l’englobe dans son wonderful world.
La ville est là.
Aux environs de dix-huit heures, Square des Latins, où habite sa mère, Robert s’essuie un pied, puis l’autre, sur le large paillasson couleur hérisson du hall d’entrée. A cet instant précis, aucune pensée ne lui traverse l’esprit et c’est tant mieux. Il gravit les quelques marches marbrées qui le séparent de la porte principale, tourne sa clé et entre. Il pique à droite vers l’ascenseur puis recule de deux pas. Il remonte le col de son manteau, ajuste sa casquette avant d’extraire ses gants en peau d’antilope qu’il secoue pour les déployer. Il les enfile, un doigt après l’autre, lentement, surmonte l’alliance et la chevalière, étire, bien à fond, en marchant. Il atteint la porte de l’ascenseur. Au moment où il s’approche, le bouton d’appel se met à clignoter. Les chiffres défilent en rouge. Quatre, trois. Il doit prendre les escaliers. En toute discrétion. Et d’ailleurs, ce n’est pas plus mal car il a besoin de se dérouiller les jambes. Ça l’aide à se concentrer.
Au quatrième étage, Robert ouvre la porte de l’appartement. Inutile de sonner.
En quelques enjambées, il traverse le hall d’entrée, emprunte le couloir étroit et arrive à l’arrière, dans la cuisine. Le froid y est vif. La porte qui donne sur le petit balcon est restée entrouverte. Robert empoigne la clenche et voit à travers la vitre un sac blanc Bruxelles Propreté, un sac petit format de trente litres, dans un coin, ligoté sur le dessus, le cou entravé par un cordon doré récupéré d’un emballage cadeau.
— C’est plus fort qu’elle. Elle n‘a jamais pu s’en empêcher, dit-il.
Robert se revoit soudain enfant, dans le froid de l’hiver, emballé dans un drap blanc aux odeurs de loque humide. Ce soir-là, il avait désobéi. Il avait parlé de son père. En bien. D’un coup, sa mère s’était raidie. Les joues rouges, le regard métallique, elle l’avait empoigné, tais-toi, ferme-la. Elle l’avait secoué. DEHORS !
Il se revoit sur le balcon de la cuisine.
Il grelote dans les plis et sanglote dans les boursouflures, seul dans la pénombre. Il a cinq ans, six peut-être. Livré en pâture aux lumières de la ville. Puni. Recroquevillé. Empaqueté. La bouche entravée par un ruban d’emballage cadeau.
Sa mère maugrée sur le balcon en se balançant d'une jambe sur l'autre. Elle crachote du jus de lèvres. Comme des fumeroles de volcan. Et une fois la porte du balcon refermée, elle se déchaine. Les sifflements de la cocotte-minute couvrent à peine ses cris, puis elle recourt au mixeur qui mixe et remixe, réduit tout en purée dans un bruit de moteur. Comme elle manie le domestique ! Elle déborde à gros bouillons, casse des verres, des assiettes, plante des couteaux aigus dans la planche à découper, s’arrache les cheveux, frappe des poings.
Robert fait semblant de ne pas voir. Il voit tout. Entend tout.
Une fois la tempête passée, elle nettoie, fait le vide.
Puis elle ouvre la porte et s’approche pour libérer son fils.
Le cliquetis du bracelet en or de sa mère, Robert l’entend encore.
Elle l’agitait comme un grelot avant de dénouer le ruban cadeau.
Robert sent encore la griffure des attaches et la rondeur des maillons.
20:00
Tout dégoulinant de sueur, Robert déboule dans le salon.
Il se dirige vers les fenêtres, tire les tentures épaisses puis allume le lampadaire près du divan.
L’abat-jour envoie sa lumière discrète.
Sur la cheminée, l’horloge Staiger à pendule rotatif est maintenant immobile, figée dans sa propre éternité.
— Encore une qui a fini par ravaler son tic-tac.
Robert replace le dôme de verre sur le socle en bakélite blanche.
L’objet a toujours été là, aussi loin qu’il s’en souvienne, tout comme le crucifix d’albâtre et le cadre en bois en appui sur son pied velouté. Robert le saisit pour examiner la photo, une dernière fois. Il s’attarde sur la cascade de dentelles de la robe blanche de sa mère dont ne dépassent que les mains enserrant le bouquet et le visage au sourire incertain. Robert suit du doigt le voile blanc en tulle jusque derrière l’épaule. La mariée tient un homme par le bras, à hauteur du coude. Il est maigre, vieux, raide comme une trique, regard et costume obscurs. Le père de la mariée. Il est mort durant l’année qui a suivi le mariage. Robert n’a pas connu son grand-père.
Il retourne le cadre, lui plaque la face contre le marbre froid de la cheminée.
Le verre cède. Bruit cristallin. Adieu la mariée.
Avant ça, dans la chambre de sa mère, Robert a un peu tardé. Il déteste quand les choses ne se passent pas comme prévu. Il a encore failli se laisser emporter, comme souvent ces derniers temps.
Quand il referme la porte, une vague odorante le suit dans le couloir. Il aurait préféré qu’elle reste à sa place dans la chambre, fasse son office de couverture, qu’elle s’abstienne de répandre ses muscs invasifs, ses particules rampantes, entêtantes, lascives et aiguisées. « Ça finira par alerter les voisins », murmure-t-il. Il aurait préféré garder ce magma capiteux enfermé dans la chambre. Il se sent dépassé par cette mêlée anarchique de parfums surannés, Dior, Saint Laurent, Chanel, Hermès, Guerlain, Givenchy, vestiges de temps anciens quand sa mère voulait plaire et que les flacons montaient la garde sur le rebord de la coiffeuse. Certains étaient là depuis cinquante ans.
Robert a répandu leurs contenus sur les deux descentes de lit. Goutte à goutte d’abord, par giclées ensuite. Il les a secoués. Tous vidés. Comme pour leur tordre le cou. Il leur a fait cracher tout leur liquide. Tout leur jus. Méticuleusement. Comme à l’adolescence. Jusqu’à la dernière goutte. Puis il a tout rangé, remis les bouchons, remballé les fioles. Aujourd’hui, pas de fouet. Pas d’eau bénite. Robert a pris le temps de replacer les flacons sous l’arrondi du miroir vide dans lequel soudain il s’est revu jeune homme, des cernes violettes sous les yeux, la chair à vif, les tympans qui cognent, sur la scène de son théâtre honteux, allongé sur son matelas, en proie aux orgies démoniaques, des seins, sa verge, des jambes qui s’ouvrent, les organes s’imbriquent, concupiscence, l’esprit qui résiste, les lèvres entrouvertes qui halètent, soupirent, ahanent, les joues rosies, l’âme striée de culpabilités féroces, les yeux gris de sa mère en spectateurs lubriques qui applaudissaient sa douleur avant de huer sa peine.
Telles les mèches d’une chevelure lascive, il revoit les lanières du fouet sur le drap blanc de son lit étroit. Il sent encore la souplesse râpeuse du cuir qui appelait sa main, l’invitait, pour brusquement lui ordonner de s’emparer du manche qu’il soulevait et abattait d’un coup sec par-dessus son épaule. Schlag ! Et schlag !
Robert sent à nouveau les claquements, par-delà les années, la peau de ses omoplates qui se fissure et les premières humeurs qui suintent.
Il revoit le martinet solitaire là où sa mère le replaçait, bien en évidence sur les pâles auréoles de sperme qui quotidiennement tachaient les draps immaculés. Et sur sa table de chevet, l’eau bénite dans sa bouteille à l’effigie de Notre Dame de Lourdes, pour le purifier de ses péchés.
Chaque jour, sa mère remplissait la bouteille.
Et lui continuait à s’asperger, à se frotter et à prier la Vierge, la Pure, l’Immaculée, de bien vouloir le délivrer du mal.
21:00
Robert referme la porte de l’appartement de sa mère.
— Doucement. Sans la claquer, dit-il tout bas.
Une vieille ritournelle qui lui colle au cerveau entre chuintements humides et dernières syllabes en coups de fouet. Courber l’échine Faire silence. Il appelle l’ascenseur qui lui ouvre automatiquement ses portes comme une qu’il aurait payée. Il s’engouffre dans la cage, presse la touche « -1 » et amorce la descente vers les sous-sols.
On accède à la petite cave par un labyrinthe de couloirs étroits que Robert connaît par cœur. Rien ne différencie la porte verte des autres portes sinon la lettre « E » en majuscule. C’est une cave bien sèche, presque agréable, la chaufferie est toute proche. Un plafonnier éclaire le sol, les murs, les étagères. Pour y voir plus clair, Robert s’empare de la torche qui pend à son clou. Quelques cartons scellés, des objets, des photos, des livres, les hagiographies classées par ordre calendrier. Toutes ces vies meilleures que la sienne. Aujourd’hui, c’est le 17 décembre. Voyons le saint du jour. Il sort la vie de Saint Lazare. Édifiante. Un modèle, Lazare. Mort depuis quatre jours, enseveli puis sorti vivant du tombeau. Un livre pour enfants des années soixante, sur papier mat, des illustrations à la Martine un peu bâclées, Béthanie, village tremblant dans le vert du Mont de Oliviers, l’obscurité du tombeau, les bandelettes déroulées autour du corps, une restée accrochée à la cheville comme un cordon ombilical, des anges derrière les nuages, les premiers pas vacillants de Lazare au sortir du sépulcre, ses yeux plissés par la lumière, implorants, reconnaissants, une nouvelle vie en cadeau, Lazare ressuscité qui échappera ensuite aux sacrificateurs voulant à nouveau le faire mourir. Lazare choisi. Vivant à jamais dans la mémoire des hommes. Sur la terre comme au ciel.
Robert coince le livre mou derrière sa ceinture, sous son pull gris de fonctionnaire. Le seul souvenir digne d’être emporté, pense-t-il. Il se signe devant les bouteilles à l’effigie de la Vierge de Lourdes, s’empare des bidons d’eau bénite, il en reste cinq de cinq litres que sa mère n’a jamais pu écouler.
Robert a tout compris l’autre jour.
De l’eau déminéralisée. Bonne aussi pour le fer à repasser. Tromperie, sacrilège, il vide tout dans le sterfput, et glou et glou, direction les égouts, les eaux de la Senne puis le canal.
Au nom de sa vie gâchée et de Marie abusée.
— Pas la peine d’en baver des ronds de chapeau. Aucun regret. Bon débarras.
Robert remet sa casquette et ferme la cave à clé.
La page est tournée.
Dehors, Robert marche dans la grisaille humide du Square des Latins. Il avance à pas prudents, le regard rivé au sol. Un pavé saillant, une bordure, des papiers pleins de mayonnaise, une déjection et hop. Clap de fin. Un accident est si vite arrivé.
Un chien passe avec son maître. Il lui aboie dessus, hargneux.
— Crève, sale bête ! lui répond Robert.
Il y a quinze ans de ça, sa femme, Chantal, lui avait scié les côtes pour un caniche royal. Elle l’amènerait chez le toiletteur, le sortirait dans le quartier. A la place d’un enfant. Puisque Robert n’y arrivait pas. Elle voulait un mâle, qu’il y en ait au moins un dans la maison, avait-elle ajouté, piquante.
— Mais surtout, imagine la tête des voisins, ceux avec leur jardinet en façade. Ils se croient tellement supérieurs, avec leur bagnole de luxe, leurs rosiers grimpants, leur herbe toujours plus verte. Tu vas voir !
Chantal s’imaginait les croisant sur le trottoir, elle, tirée par son caniche frisé, si aristocratique, et eux, trainant leur bulldog anglais semi-pelé, une vieille femelle asthmatique aux babines tombantes.
Mais Robert avait un côté placide, imperméable à l’envie dont il se méfiait comme d’une mauvaise grippe. Il fuyait les envieux, préférant vivre petit. Et caché, si possible.
Cependant, à force, il avait fini par céder. Sur le mâle… mais un chat. Un Chartreux. Une créature calme et peu envahissante. Ce mâle castré de race ancienne était pour Chantal une sorte de pis-aller. Elle l’avait éduqué à s’afficher à la fenêtre, côté rue, pour exhiber son pelage gris-bleu si parfait.
Aux premiers signes de décrépitude, l’animal était écarté, éliminé et remplacé par un congénère identique. Elle parlait de « roulement ».
Robert ne s’était jamais rendu compte de rien.
23:00
Robert avance son véhicule au ralenti dans le garage puis l’immobilise.
Il retire ensuite du coffre un sac contenant une partie des courses, y laisse le frigo portable et se dirige vers la cuisine.
Au rez-de-chaussée, les lampes éclairent alternativement les pièces, le sapin clignote par-dessus la crèche, la télé radote dans le salon, le chignon de Chantal dépasse du dossier du fauteuil, le chat regarde par la fenêtre comme d’habitude, jusqu’à pas d’heure.
Robert revient vers la cuisine, vide son sac, réserve le poulet et dépose les asperges sur le plan de travail. Il rince les champignons des grottes avant de les débiter en tranches fines et de les disposer dans la poêle où frémit le beurre fondu. Il y ajoute deux œufs battus, ça fait une belle omelette baveuse, jaune pâle, piquée de poivre et saupoudrée de persil haché. Il déverse le tout dans une assiette au liseré doré, comme pour un jour de fête. Enfin, il se met à table, ajuste sa serviette, mange, débarrasse, fait la vaisselle, l’appoint pour le chat, l’eau, les croquettes, la litière, en suffisance, avant de monter à l’étage.
A vingt-trois heures trente, les volets des fenêtres descendent automatiquement dans un ronronnement discret d’engrenage bien huilé. Ça marche sans accroc depuis quatre jours. A heures variables, grâce aux caméras et aux capteurs, aussi précieux que les yeux de Sainte Lucie, vierge et martyre, bienheureuse protectrice, sur la terre comme au ciel. Amen.
Le départ de Robert est programmé pour minuit. Il lui reste quelques trucs à régler.
La touche finale.
L'exécution doit être parfaite.
A minuit pile, Robert pose son bagage dans le coffre.
Il actionne le volet du garage, enclenche la marche arrière, le gravier grince sur son passage, il manœuvre dans la ruelle déserte, se redresse, le pied en équilibre au-dessus de l’accélérateur. C’est parti. Un long chemin l’attend. Onze heures au bas mot.
Il aurait pu s’éviter toute cette route, prendre un train ou un avion. Il n’y a pas songé.
Le mardi 18 décembre, en début d’après-midi, entre neige et soleil, les membres de la discrète communauté religieuse des Fils de l’Immaculée Conception de Lourdes accueillent Robert, devenu Norbert Detaille, grâce à de faux papiers négociés de longue date en échange de quelques faveurs au Ministère.
Norbert commence à travailler en cuisine, puis passe au jardin à l’arrivée du printemps. Il dépote, remporte, taille, soigne, surtout les roses, jaunes de préférence.
Chaque lundi, jour de moindre affluence, il visite Marie dans sa grotte, trempe ses doigts dans l’eau bénite et lui récite des litanies d’Ave. Pour Elle. Mère avant d’être femme.
Statue et pur esprit.
Sans tache ni péché.
La tête courbée, il lui offre une nouvelle vie d’humilité, avec pour seul orgueil, sa dévotion.
***
A Bruxelles, au cinquième étage du Ministère des Finances, l’absence de Monsieur Lièvre n’inquiéta personne. Elle provoqua même un certain soulagement.
La hiérarchie ne réagit qu’en janvier. Les services administratifs tardèrent encore plusieurs semaines à informer la police qui démarra une enquête.
Mademoiselle Dupré expliqua qu’en décembre, elle avait trouvé son supérieur bizarre. Agité. Surtout après le 13 décembre, date du départ de la jeune stagiaire, Pauline Legrand. D’ailleurs, au fait, savait-on où la trouver ? Et le lundi 17, au supermarché, Monsieur Lièvre avait une drôle de tête quand elle l’avait croisé. Il semblait nerveux, gêné, embarrassé. Comme pressé.
Quelques jours plus tard, l’ex-stagiaire se contenta de mentionner les gâteaux que Monsieur Lièvre lui faisait livrer au bureau. Elle tint sous silence son refus de le rejoindre à l’hôtel Métropole.
Le 5 mars, jour du mardi-gras, au premier étage du domicile des Lièvre, on découvrit une croix formée par huit asperges vertes disposées sur une bâche noire couvrant la baignoire. Dessous, le corps sans vie et quasi sans chair de Chantal, scalpée. A ses côtés, un poulet rongé jusqu’aux os. Tous deux baignaient dans une saumure de solutions acides.
Des litres de Destop coupé d’eau.
Le chignon de Chantal était toujours accroché au dossier du fauteuil du salon. Intact, il dépassait de son turban en papier cadeau orné de pères Noël rougeauds et de rennes sautillants.
Le lendemain, 6 mars, mercredi des cendres, au square des Latins, on découvrit la mère, ligotée sur son lit, bâillonnée à la toile isolante, rigide et desséchée, plus grise que carême, un fouet de cuir coincé entre les mains en guise de crucifix.
La jeune inspectrice en charge de l’enquête recueillit le chartreux qu’elle nomma Salvatore, Salvi, pour faire bref.
Il en miaula d’aise.
FIN