Robert Lièvre – épisode 6 – Chat perché.
Vingt heures trente.
Robert referme la porte de l’appartement de sa mère. « Sans la claquer », murmure-t-il. Une ritournelle qui lui colle au cerveau entre chuintements humides et dernières syllabes en coups de fouet. En silence. Courber l’échine. Il appelle l’ascenseur qui lui ouvre automatiquement ses portes comme une qu’il aurait payée. Il s’engouffre dans la cage, presse la touche « -1 » et amorce la descente vers les sous-sols.
On accède à la petite cave par un labyrinthe de couloirs étroits que Robert connaît par cœur. Rien ne différentie la porte verte des autres portes sinon la lettre « E » en majuscule. C’est une cave bien sèche, presque agréable, la chaufferie est toute proche. Un plafonnier éclaire le sol, les murs, les étagères. Pour y voir plus clair, Robert s’empare de la torche qui pend à son clou. Quelques cartons scellés, des objets, des photos, des livres, les hagiographies classées par ordre calendrier. Toutes ces vies meilleures que la sienne. Le 17 décembre. Il sort celle de Saint Lazare. Édifiante. Un modèle, Lazare. Mort depuis quatre jours, enseveli puis sorti vivant du tombeau. Un livre pour enfants des années 60, sur papier mat, des illustrations à la Martine un peu bâclées, Béthanie, village tremblant dans le vert du Mont de Oliviers, l’obscurité du tombeau, les bandelettes déroulées autour du corps, une restée accrochée à la cheville comme un cordon ombilical, des anges derrière les nuages, les premiers pas vacillants de Lazare au sortir du sépulcre, ses yeux plissés par la lumière, implorants, reconnaissants, une nouvelle vie en cadeau, Lazare ressuscité qui échappera ensuite aux sacrificateurs voulant à nouveau le faire mourir. Lazare choisi. Vivant à jamais dans la mémoire des hommes. Sur la terre comme au ciel.
Robert coince le livre mou derrière sa ceinture, sous son pull gris de fonctionnaire discret. Le seul souvenir digne d’être emporté. Il se signe devant les bouteilles à l’effigie de la Vierge de Lourdes, s’empare des bidons d’eau bénite, il en reste cinq de cinq litres que sa mère n’a jamais pu écouler.
Robert a tout compris l’autre jour.
De l’eau déminéralisée. Bonne aussi pour le fer à repasser. Tromperie, sacrilège, il vide tout dans le sterput, et glou et glou, direction les égouts, les eaux de la Senne puis le canal.
Au nom de sa vie gâchée et de Marie abusée.
- Je n’en baverai pas des ronds de chapeau, articule Robert en remettant sa casquette.
Aucun regret. Bon débarras. Il ferme la cave à clé.
La page est tournée.
Dehors, Robert avance dans la grisaille humide du Square des Latins. Le regard rivé au sol, un pavé saillant, une bordure, des papiers pleins de mayonnaise, une déjection et hop. Clap de fin. Un accident est si vite arrivé. Un chien qui passe avec son maître lui aboie dessus, hargneux.
- Sale bête, marmonne Robert. Crève !
Il y a quinze ans, sa femme, Chantal, lui avait scié les côtes pour un caniche royal. Elle l’amènerait chez le toiletteur, le sortirait dans le quartier. A la place d’un enfant. Puisqu’il n'arrivait pas. Elle voulait un mâle, qu’il y en ait au moins un dans la maison, avait-elle ajouté, piquante.
- Mais surtout, imagine la tête des voisins, ceux avec leur jardinet en façade. Ils se croient tellement supérieurs, avec leur bagnole de luxe, leurs rosiers grimpants, leur herbe toujours plus verte. Tu vas voir !
Chantal s’imaginait les croisant sur le trottoir, elle, tirée par son caniche frisé, élégamment aristocratique et eux, trainant leur vieille femelle asthmatique, un bulldog anglais semi-pelé aux babines tombantes.
Mais Robert avait un côté placide, imperméable à l’envie dont il se méfiait comme d’une mauvaise grippe. Il fuyait les envieux, préférant vivre petit.
Cependant, à force, il avait fini par céder. Sur le mâle… mais un chat. Un Chartreux. Une créature calme et peu envahissante. Ce mâle castré de race ancienne était pour Chantal une sorte de pis-aller qu’elle avait éduqué à s’afficher à la fenêtre, côté rue, pour exhiber son pelage bleu-gris si parfait.
Aux premiers signes de décrépitude, il était écarté, éliminé et remplacé par un congénère identique. Elle parlait de « roulement ».
Robert ne s’était jamais rendu compte de rien.
Bonsoir Patricia,
RépondreSupprimerToujours aussi bien écrit, passionnant.
Robert tire un trait sur son passé, sur sa vie gâchée et de Marie abusée, en jetant l’eau « bénite » dans le sterput (un chouette belgicisme) et en refermant la porte de la cave.
Je suis curieux de connaître la fin de cette terrible histoire bien contée. Bravo.
Christian
Ce chartreux, remplacé par un autre, ni vu ni connu, à de nombreuses reprises depuis quinze ans, quelle trouvaille pour renforcer le cauchemar qu'est la vie de Robert. Glaçant...
RépondreSupprimerBonjour Patricia,
RépondreSupprimerIl ne manquait plus que ça pour nous remettre une couche de sueurs froides : Robert dans les sous-sol ! Le ramassis de souvenirs d'enfance décrépits et de bondieuseries morbides le situe à nouveau dans son élément. S'il n'y échappe pas, nous non plus : tu joues à nous faire peur ! Car s'il pense tirer un trait sur son passé en bazardant toutes les réserves d'eau de Lourdes, il ne s'en défera jamais. Car qu'est-il arrivé à toutes ses femmes : sa mère, sa collègue, son épouse Chantal dont il parle comme d'une ombre dans une passage précédent ? Une ombre... l'aurait-il expédiée comme les autres au pays des morts vivants ? Sa mère a réussi à le détraquer, Chantal aurait-elle eu le tort d'assassiner ses chartreux ? Il ne s'en est pas rendu compte parce que ces chats n'ont aucune importance individuelle pour lui, alors peut-être qu'une Chantal peut être remplacée sans problème par une autre ?
J'ai adoré les traits surprises disséminés à travers ton texte, en particulier les jalousies de voisinage par chiens interposés, et l'exigence de Chantal d'avoir un chien pour avoir un mâle dans la maison.
Avec une vie pareille, Robert ne peut-être qu'une victime, mais laquelle ! Tu as choisi d'écrire à la 3e personne et je trouve ce choix très astucieux : ton personnage est en complète déconnexion avec le monde et les gens qui l'entourent, et même avec son âme humaine.
La tension atteint son paroxysme. Si mes suppositions sur les crimes de Robert sont avérées et qu'on le découvre (il faudrait alors savoir comment : une odeur suspecte, des travaux de terrassement quelque part, etc), il pourrait se retrouver dans un hôpital psychiatrique... mais ce serait beaucoup trop quelconque pour quelqu'un comme lui. Tu ne peux pas lui faire ça. Peut-être pourrais-tu le suicider pour mettre fin à ses tourments ? Tu lui trouverais une manière originale de passer à l'acte, c'est sûr. Ou bien il fuit pour échapper à tout cela, se retrouve bien loin et tombe sur une autre Chantal. Qui ne sait pas ce qui l'attend. Ton imagination est plus fertile que la mienne, tu trouveras encore à me surprendre ! Vivement la fin, elle ne peut être qu'angoissante !
Marie-Claire
Bonjour Patricia,
RépondreSupprimerQuand je lis tes textes, j'avance à petits pas, me demandant à chaque fois ce que tu as trouvé pour nous faire peur... Encore un épisode bien écrit, qui nous fait descendre au sous-sol, dans les caves, dans la cave. Quelques trouvailles : l'eau de Lourdes qui n'est que de l'eau déminéralisée et finit dans le sterput, le chien des voisins, les chats qui se suivent et se ressemblent... Je pense que Robert est un pur, dont le destin a été sacrifié par les femmes de son entourage. Que sont-elles devenues, la mère et l'épouse ? Un dernier texte pour la route, puisque tu vas bientôt écrire le dernier épisode ...Quelques idées... Robert n'est jamais puni pour les méfaits qu'il a commis ou pas ...Il met le feu à un édifice public symbolique et s'immole ... Il part s'installer dans le le midi avec un chien et un chat ... enfin apaisé ou pas et tout recommence...
A toi de voir !
Je suis évidemment impatiente de connaître ton dénouement.
Cathy
Bonjour Patricia,
RépondreSupprimerUne fois de plus, je n’ai rien à ajloiuter aux commentaires de tes lecteurs, sinon exprimer mon admiration pour cette écriture qui coupe le souffle. La description de la cave et de la résurrection de Lazare est époustouflante. Je relève aussi l’image de la porte de l’ascenseur, originale et sordide à la fois, mais surtout tellmement en accord avec la psychologie de Robert. En fin de texte, tu évoques une épouse. Qu’est-elle devenue ? Je crains le pire. Et je sais que je trouverai le meilleur !
Le thème de ton prochain texte sera l’orgueil. La couleur dominante du texte le jaune et l’élément-surprise un avion dont tu trouveras l’image au bas de ton texte annoté.
Bon travail.
Liliane