Robert Lièvre.
Étape 3 – J’attendrai.
Quatorze heures.
L’éclaircie rédemptrice a disparu.
Robert est à l’abri sous les arches de l’ancien établissement thermal.
Il aurait aimé manger.
Il a l’estomac vide, étrillé.
A cause d’un air d’accordéon.
Quelques accords entendus dans la rue, échappés d’on ne sait où, et la voix a surgi. Dalida. Tout lui est revenu d’un coup, les « J’attendrrrrai », son père parti, « le jour et la nuit », en musique de fond, chaque matin à l’heure du petit-déjeuner, chaque soir au souper, de quatre à dix-huit ans, l’hypocrite fredonnement de sa mère, rien que pour lui, pour qu’il comprenne, se souvienne, acquiesce, « toujourrrs, ton retourrrr ».
L’épaisseur du ciel fermé fait corps avec la mer.
Comme si ma tête s’y cognait, pense-t-il.
Robert sent les battements de son cœur résonner dans ses tempes, il tangue et se stabilise en s’adossant à une colonne. En face, des rideaux satinés occultent les béances du rez-de-chaussée. Il tapote les semelles de ses chaussures contre la colonne. Tac. Tac. Tac, tac, tac. Des agglomérats de sable s’écrasent sur les dalles.
De la pointe du pied, Robert forme des petits tas qui s’affaissent et se tordent, emportés par les rumeurs sourdes du vent.
- Autant en emporte, murmure-t-il. La journée n’est pas finie.
Robert soupire, s’ébroue et remet son grand corps en marche. Sa voiture est à cinq cents mètres près du Casino.
En d’autres circonstances, Robert y entrerait bien, au Casino.
Il y est parfois allé avec des collègues du ministère lors des semaines de team-building. Il se revoit passer la porte-tourniquet, suivre le tapis rouge, entrer dans la salle des jeux, sentir l’appel des machines rugissantes.
S’il pouvait, aujourd’hui, il en choisirait une, brillante, lui ferait face en tâtant les replis de ses poches gonflées de pièces, pleines aux as, mille euros au bas mot, au diable l’avarice, se dirait-il, et il le répéterait à chaque fois qu’il introduirait son argent dans la fente de la machine. Il entendrait dégringoler les pièces comme si c’était les éclats des vociférations métalliques de Chantal, sa femme, la radine, qui lui essore l’esprit avec ses listes d’achats et ses vérifications de tickets de caisse, Chantal qui pince les lèvres et serre les dents dès qu’elle suspecte une dépense inutile, un décalage horaire, un écart gourmand, un excès de sauce dans l’assiette, un verre trop plein, des charités de rue.
Robert revisite les jeux du casino. La roulette, le poker, le baccara, le blackjack, les croupiers, il entend les « rien ne va plus », le galop des billes sur les plateaux tournoyants.
Il leur préfère la mécanique cadencée des machines.
En d’autres circonstances, il recommencerait.
Oui, ça me plairait, murmure-t-il. Je m’imposerais.
Il s’imagine jouant. Il empoigne le levier, l’abaisse d’un coup sec et bingo ! Il gagne, sans conteste, les trois symboles alignés, les trois pommes de la tentation, son jackpot à lui, tout l’argent recraché. L’ombre de sa femme surgit. Soudain Robert se voit en Saint-Michel terrassant le dragon, la bête qui se tord, implore, crache ses viscères, ravale son jeu, crépite. La bête, l’immonde, le dragon, la femme ou la machine, il ne sait plus, Chantal ou une autre. Hors jeu. Expurgation !
Au passage, Robert glisse une pièce dans la main d’une gitane, un peu par gentillesse, beaucoup par repentance. Il pense à ses arrangements avec Dieu. Aux pièges de la vie. Par cycle, par nécessité. Robert est prévoyant comme tout bon fonctionnaire du fisc. Ça fait des décennies qu’il rembourse le ciel pour ses fautes passées et les futures aussi, comme des impôts anticipés. Il sait que la rémission des péchés est tarifée, les véniels bon marché, deux ou trois Ave en silence, alors que les mortels coutent plus cher. Voilà pourquoi Robert prie, salue Marie, allume des cierges dans des chapelles obscures. Il dépose souvent des fleurs sous le bleu céleste du manteau de la Vierge. L’Immaculée. Il aide les vieilles dames à traverser, s’asperge d’eau bénite en cas de besoin. Il en va de sa vie éternelle.
Robert vise le paradis puisque sa mère et sa femme finiront en enfer. Ça, c’est sûr.
- La journée n’est pas finie, se répète-t-il. On m’attend à Bruxelles
Chère Patricia,
RépondreSupprimerTon texte, comme à chaque fois, est fort bien écrit. J’ai particulièrement aimé la séquence qui débute par « L’épaisseur du ciel fermé… » et se termine par « Autant en emporte… »
Par ailleurs, ce cher Robert, je le vois très bien prier Marie – toujours vierge ! – pour la rémission de ses péchés véniels et en espérant qu’Elle le protégera pour ne pas tomber dans le mortel.
Bravo. Au plaisir de lire la suite. Christian
Encore un texte fort, Patricia ! Les sombres projets de Robert semblent nés d'une mission chrétienne dont il se sent investi, lui, St Georges face aux dragons que sont les femmes qui l'entourent. La religiosité morbide dans laquelle il a baigné enfant n'a pas eu l'effet escompté : le voilà joueur jouissif, préférant les machines froides à la présence humaine, et manigançant des projets qui font frémir : "En d'autres circonstances, il recommencerait." On se doute de ce qu'il veut réitérer, mais quelles circonstances le feront passer à l'acte ?
RépondreSupprimerLe casino, ça coûte cher. D'où tire-t-il tout l'argent qu'il joue ? Il a sans doute un salaire suffisant en tant qu'employé aux Finances, mais sa femme veille !
J'ai bien aimé le double sens de "péché mortel". Péché qui envoie en enfer et péché qui donne la mort à ses victimes.
On s'accroche d'emblée à ton récit au rythme enlevé, on frémit devant un Robert psychopathe et on tremble pour ses futures victimes, à commencer par la pauvre Chantal que son sens de l'économie perdra. Au fait, à combien a-t-il déjà fait la peau ? Et comment s'arrange-t-il pour ne passe laisser soupçonner ?
Désormais, je me méfierai des hommes trop sages. Pourvu que celui-ci ne transforme pas mes rêves en cauchemars ! Vivement la suite !
Marie-Claire
Bonjour Patricia,
RépondreSupprimerRobert ... A la fois sinistre et attachant. Sous le joug de sa mère et celui de sa femme... Son père est-il encore en vie ? Pourrait-il le retrouver sous les traits d'un clochard ? Faire ensemble une virée dantesque que les purgerait tous les deux de ces femelles voraces et castratrices ? Comment Robert peut-il se sortir de cette situation ? Le crime parfait ? La mort de sa femme ... et il n'y est pour rien ? Mais là, il risque d'être frustré ...
Bravo Patricia pour ce texte à l'écriture ciselée, à l'atmosphère glauque et haletante !
A bientôt pour la suite,
Cathy
Bonjour Patricia,
RépondreSupprimerDe grands mercis pour ton dernier commentaire. Tu as lu en moi comme dans un livre ouvert et tu as bien senti mon réel plaisir à faire évoluer mon personnage !
Je découvre ton nouvel épisode des aventures de Robert. Quel homme ! Attachant, impressionnant et émouvant. Entre sa mère, sa femme et les collègues de travail… la relation au féminin n’est pas simple ! Cette escapade à la mer sera t’elle un détonateur vers le changement ?
La seconde partie du récit est une vraie jubilation. La rapiat de Chantal finira aux enfers tandis que Robert tente la réhabilitation auprès des instances divines ! Comme c’est bien écrit !
La personnalité de ton héros m’interrogeait. J’oscillais entre deux sentiments. L’empathie primait mais je ne pouvais m’empêcher un peu d’antipathie. Il rêvait de meurtre quand même !
Je n’hésite plus. Robert me touche énormément. Je voudrais pour lui le meilleur. Mais c’est toi qui décide. Bonne continuation. Françoise
Robert...Quel personnage ambigu! Le purgatoire lui colle à la peau, on dirait que le mot a été inventé pour décrire sa vie. Une sorte de religion privée le tourmente en permanence et met un frein, un "à quoi bon" à ses élans. Très intéressant et suspens bien mené.
RépondreSupprimerQue va nous amener la mer?
Annie
Bonjour Patricia,
RépondreSupprimerTu traduis remarquablement les délires d’un personnage de plus en plus inquiétant et fascinant à la fois. On est scotché à la lecture et on attend la suite avec une impatience anxieuse.
Je n’insisterai pas sur la qualité de ta superbe écriture au service d’un texte passionnant. A aucun moment on n’a l’impression que tu écris un beau texte pour écrire un beau texte, mais au contraire pour habiller ton personnage de mots qui lui conviennent, tant dans ses fantasmes que dans les observations extérieures. A ce propos, je me permettrais peut-être une remarque :
« De la pointe du pied, Robert forme des petits tas qui s’affaissent et se tordent, emportés par les rumeurs sourdes du vent. »
Cette phrase est sous la responsabilité de l’auteur, pas de Robert. Elle se devrait donc, si métaphorique soit-elle, de rester rationnelle et, dans ce contexte, on voit mal des rumeurs emporter des tas de sable.
Le thème de ton prochain chapitre sera la colère. La couleur dominante du texte l’orange et l’élément-surprise un bracelet dont tu trouveras l’image au bas de ton texte annoté.
Bon travail.
Liliane