gourmandise - violet - tableau de Carl Gaspar Friedrick "Le moine au bord de la mer"
Robert Lièvre -
Étape 2 – Merveilleux !
Il est neuf heures passées.
Robert devrait déjà être au bureau, mais il poireaute dans le tunnel Trône, coincé comme un cancrelat dans sa Peugeot grise. Les moteurs ronflent. Plus rien ne bouge. Sa destination, la tour des Finances du Boulevard Albert II, s’évanouit dans la puanteur des fumées. Il coupe l’entrée d’air et entend les sirènes hurlantes en surface. Police, pompiers, Smur du 112. Un accident devant, pour sûr. Flux et reflux de plaintes aigües comme des vagues claquant sur les rochers, jaillissements, crissements, filins lacérés, lames acides, supplications. C’est grave.
De son immobilité forcée, Robert repense à la Dupré, cette cruche de secrétaire en chef, minable, il l’élimine d’un revers de la main, puis passe à l’autre, la stagiaire, la fille aux yeux mauves, la brunette avec sa queue de cheval, celle qui lui a dit « Non !» l’autre jour, une seule fois, alors qu’avant elle disait « Oui » à tout, des « oui » à la pelle, pendant des mois, elle se montrait gourmande de lui, se goinfrait sans vergogne de ses cadeaux goûteux, buvait en minaudant ses jus exotiques, souriait, l’inondait des reflets violets de ses yeux en amande, et lui qui fondait comme un Daddy de sucre transformé en caramel mou.
Il revoit les lèvres entrouvertes de la fille le dernier Vendredi Saint, la scène de la livraison au bureau du cinquième étage, à dix heures tapantes.
- Un colis express pour Mademoiselle Pauline Legrand.
- Oh ! Vraiment. C’est pour moi ? De chez Wittamer… Incroyable !
Ses yeux mauves clignant de surprise, son visage arrondi rosissant de plaisir.
- Voyons, … un merveilleux au chocolat… My god! Mon gâteau préféré!
En ce beau matin d’avril, Robert, depuis le couloir, l’observait. Il s’était avancé jusqu’à l’encoignure de la porte du coin pause-café, tout frémissant comme si c’était lui le merveilleux offert, comme si le regard gourmand de Pauline le mettait à nu, le dépiautait par couches, au point qu’il se demandait qui mangerait l’autre alors qu’il la mangeait déjà des yeux. Il sourit lorsqu’une expression vieillotte de sa mère lui revint à l’esprit… « faire preuve d’une discrétion de violette ». Il sentit alors exploser en lui la saveur acidulée d’un bonbon qui brûle la bouche.
Pauline.
Seul dans sa voiture au fond du tunnel, il tremble, une sueur froide l’inonde de la tête aux pieds quand soudain, il bascule dans un autre violet, celui de la pénitence, il sent comme le claquement d’un fouet sur son épaule, revoit le curé en habit liturgique de Carême, le Christ suspendu qui se tortille sur sa croix, implore la Vierge douce, celle de Lourdes et les autres, qui lui accordera son pardon, au nom de toutes les femmes, passées, présentes et à venir. Amen.
Le trafic se débloque.
Une fois en surface, Robert respire et s’enfile les tunnels sans dépasser le cinquante, pas question de se faire flasher, ce serait trop bête. C’est décidé, il ne sortira pas à Rogier, il trace vers la Basilique, même au-delà, il prendra l’autoroute de la mer, vers Ostende, il a besoin de sable et d’oubli.
Une heure quarante de route.
Les phares de la Peugeot transpercent des nappes de brouillards intermittents. Robert met de la musique. La symphonie « héroïque » de Beethoven pour maitriser ses pensées et les sauver de l’indifférence des paysages givrés.
Il se gare près du Casino Kursaal et se dirige vers la mer, une mer de décembre, grise comme le ciel.
La plage ondule sous le vent piquant.
Tel un moine solitaire, un pénitent affligé, il s’arrête, fait face aux vagues.
« Ici, personne ne me connaît », souffle Robert, rassuré.
Et même… qui se souviendrait d’un homme en manteau gris contemplant une mer sombre tachée d’embruns ?
Robert se détend, se reprend, plisse les yeux et aperçoit deux petits bateaux à l’horizon, des voiliers, aussitôt masqués par les tourments obscurs du ciel maculé d’angoisse et de mort.
Il pense à sa mère, à sa femme, ces vaisseaux espions qu’il aimerait voir s’évanouir à jamais, disparaitre du tableau de sa vie.
Il lève les yeux.
Par-dessus lui, le ciel s’éclaircit.
Une lumière de rédemption.
Son esprit s’éclaire.
Bonjour Patricia,
RépondreSupprimerVoilà qui est fort bien écrit, excellent dans le rythme et dns le respect des consignes.
Je suis vraiment curieux de voir évoluer notre "ami" Robert mais aussi la Dupré et l'affolante et gourmande Pauline.
Bravo et bonne et heurese année 2023
Bonjour Patricia,
RépondreSupprimerCe texte est encore une belle réussite ! J'aime beaucoup, dans le 1e §, les images parlantes qui créent une réalité visuelle et sonore. Et dans le 2e, la longue phrase qui évoque la gourmandise insatiable de la stagiaire, gourmandise sensuelle et sexuelle dont se repaît encore Robert.
Le violet de la consigne est magnifiquement exploité puisqu'il te mène à aborder la religiosité de l'enfance de Robert, une religiosité qui le marque encore puisqu'elle conditionne le regard qu'il porte sur ses actes que j'imagine criminels.
Décidément, tu l'as chargé, ce Robert ! Un véritable détraqué ! Et ça ne fait que commencer. Car le Destop aurait bien pu avoir raison de Pauline lorsqu'il se sent mis à nu par son regard, lui qui est si soucieux d'être discret. La Dupré aurait-elle quelque soupçon pour qu'il pense à lui faire subir le même sort ? Quel contraste entre son comportement tranquille et les pensées morbides qui se bousculent dans sa tête ! Sa femme ne va-t-elle pas s'inquiéter de son absence, lui est qui si routinier ?
A bientôt pour la suite !
Marie-Claire
Bonjour Patricia,
RépondreSupprimerJ’adore ton Robert et son besoin vital de voir la mer.
Elle le transforme. Il quitte son côté soumis, ses allures de chien battu.
La mer le détend, lui fait du bien. Mais Pauline, la Dupré, sa femme, sa mère restent omniprésentes.
Je me demande bien ce que tu concoctes pour la suite, puisque Robert semble avoir été éclairé…… Par quoi ? Par qui ? Que va-t’il faire ?
Bien à toi
Françoise
Bonjour Patricia,
RépondreSupprimerIl me fait peur ton Robert ! Tous ses sentiments et ses pensées noires qui se mélangent, me font craindre une catastrophe. La Dupré n'a qu'à bien se tenir et Mademoiselle Pauline semble être tombée en disgrâce. Elle ne veut plus de ses cadeaux qui donnent à Robert des frissons de plaisir lorsqu'il la guette, l'épie les manger avec volupté, embusqué derrière la machine à café. J'aime beaucoup le "scène" du vendredi saint...
Comment se comporte Robert quand il se retrouve chez lui, avec sa femme ? Quand il se retrouve sur la plage, personne ne le remarque ? Même pas une femme âgée qui vit sur la digue à l'année et qui n'a d'autre occupation que de scruter la plage et ses rares visiteurs ? Pourquoi est-il allé à Ostende, précisément ce jour-là ? Un hasard ? L'anniversaire d'un jour particulier pour Robert Lelièvre ?
Tu nous tiens vraiment en haleine, Patricia !
Bonjour Patricia,
RépondreSupprimerQue dire d‘un texte de cette qualité ? On ne peut qu’admirer et attendre la suite avec impatience.
Ton personnage est passionnant : inquiétant – on le sent capable du pire – mais ambigu il lutte contre ses pulsions négatives – et de ce fait on est aussi en empathie avec lui. Ce n’est pas un hasard si Françoise l’adore alors qu’il fait peur à Cathy. Cette ambiguïté est une incontestable supériorité sur la plupart des auteurs de thrillers. Ton écriture est superbe : imagée, percutante, sensuelle et chargée d’émotions. Tu utilises les consignes avec une grande habileté, tantôt de manière concrète, tantôt métaphoriquement. Si on ne les connaît pas, on ne peut pas soupçonner qu’il s’agissait de consignes. C’est tout à fait remarquable.
Le thème de ton prochain chapitre sera l’avarice La couleur dominante du texte le bleu et l’élément-surprise un accordéon dont tu trouveras l’image au bas de ton texte annoté.
Bon travail.
Liliane