Robert Lièvre
Étape 1 - Démarrage.
8h30
Au sortir du Carrefour, gris sur gris, Robert a failli louper sa propre voiture sur le parking. Envahi par le brouillard givrant de l’hiver qui gobe jusqu’aux illuminations de Noël.
Au moment où il s’installe au volant, Robert souffle comme un bœuf.
La buée envahit l’habitacle et opacifie les vitres.
- Mais qu’est-ce qu’elle foutait là à 8 heures du matin, cette connasse de Dupré !
De plus en plus souvent, il se prend à parler tout seul, surtout en voiture. A voix haute. Comme un de La Tourette. Ce matin, sous le manteau de cette garce, il a bien vu la jupe noire qui lui galbait les fesses. Toujours à se dandiner, à jacasser d’un bureau à l’autre, avec des «oh! » et des « ah ! ». C’est sûr, avant midi, tout le cinquième étage sera au courant de leur rencontre au supermarché. Des bricoles, il finira par lui arriver des bricoles. Et elle l’aura bien cherché ! Un flash illumine le cerveau de Robert, un sourire lui essore les lèvres. Il voit la Dupré allongée dans les toilettes mixtes du cinquième, offerte, la gorge tranchée sur l’abattant, les cordes vocales guillotinées au milieu du larynx, les cheveux pendant dans la cuvette écarlate. Glouglous rythmés. Robert respire. Mentalement, il rabat le couvercle et tire la chasse pour lui clouer le bec à tout jamais, à cette pie.
Vœux pieux. Montée de suées. Chemise mouillée.
Il s’accroche au volant comme un naufragé à sa bouée. Ouf ! Il l’a échappé belle ! Encore heureux qu’aujourd’hui, elle s’est contentée d’un embryon de conversation. Elle a dit : « Vous semblez fatigué, Monsieur Lièvre ». Il a hoché la tête, comme dépassé, a bafouillé « oui, oui, fatigué, fatigué » sur un ton de perroquet fourbu, son panier plein dans une main, le maxi-flacon de Destop dans l’autre, et il a filé vers les caisses. Puis la sortie, puis le parking. A cause d’elle, mais pas que, il a dû forcer le pas, les mollets fouettés par le poulet ossu et les Pink ladies au fond des sacs 100% recyclés. Misère ! Punition pour le retard pris. Il a tapé les sacs au fond du coffre, jeté dans le frigo de voyage les denrées les plus sensibles, à la va-vite, un peu n’importe comment, pour ensuite caller le Destop sous le siège arrière. En décembre, un frigo dans le coffre pourrait paraitre incongru. Mais Robert doit se rendre au bureau et garer sa voiture pour la journée dans le parking du ministère, niveau moins deux. A température ambiante, ces bactéries prolifèrent vite. Ces saloperies vous trouent un estomac sensible en moins de deux et adiós !
Maintenant, comme si ça ne suffisait pas, une nouvelle poussée de sueur lui trempe la chemise. Il réorganisera les sacs avant de rentrer. Pour sa femme. Selon l’ordre de la liste.
Robert actionne la clé de contact, laisse tourner le moteur, histoire de désembuer les vitres et d’y voir plus clair pendant qu’il ôte son pardessus en laine et le dépose sur le siège passager. Abandonné. Il tend la main dans l’espoir de caresser ses gants en peau d’antilope rangés dans la poche intérieure de son manteau, les toucher, ça le rassurerait, leur douceur, leur fidélité patiente, la protection sans faille qu’ils lui assurent dans les moments délicats, jamais ils n’ont démérité. Jamais trahi. Contrairement au père de Robert qui un beau matin, les a tous abandonnés, les gants sur la commode de l’entrée et eux, la mère et le fils, dans la cuisine de l’appartement du Square des Latins. « Je descends acheter des cigarettes », c’est ce qu’il a crié depuis le hall avant de claquer la porte. Enfin, c’est ce que sa mère s’entête à raconter depuis toujours. Robert avait quatre ans, aucun souvenir précis de ce petit-déjeuner, seul le goût de la confiture lui est resté, fraise-rhubarbe. La voix de sa mère résonne : « Toi, bouge pas ». Soudain, ses muscles s’engourdissent. Une paresse qui le cloue là. Sa main retombe. Molle comme un gant.
Il peine à enclencher la marche-arrière.
Il bande ses muscles.
Il souffle.
Le voilà parti.
690 mots
Bonjour Patricia,
RépondreSupprimerVoilàqui est fort bien écrit. Un excellent rythme.
Que nous cache ce cher monsieur Lièvre qui a des illuminations: il voit la Dupré allongée dans les toilettes la gorge tranchée.....
Au plaisir de lire la suite.
Je te souhaite un beau réveillon de nouvel an et de belles découvertes culturelles en 2023.
Cordialement, Xian
Bonjour
RépondreSupprimerQue de frissons à la lecture de l’horreur sanguinolente, étripée, qu’est devenue la Dupré après son assassinat ! Beurk ! Pas romantique cette vision. Elle est cauchemardesque et parfaitement réaliste. Pauvre Robert, totalement perturbé par cette « connasse ».
Les prochains épisodes détailleront probablement les tenants et aboutissants. Je suis curieuse.
Pour le moment je reste sur ma faim ne sachant pas trop pourquoi cette collègue bouleverse ainsi ton personnage. Il perd ses repaires, il est dans un état de stress, d’angoisse incroyables. Il lui faudrait la douceur des gants pour retrouver un peu de paix intérieure, comme le petit enfant qui triture son doudou pour se rassurer.
Tu dévoiles un pan de l’enfance de Robert qui explique ses marottes, son besoin d’être rassuré, sa méticulosité. A suivre, j’imagine !
Est-ce qu’une rencontre providentielle pourrait lui permettre d’échapper à ses peurs ?
Je te souhaite une bonne entrée dans l’année nouvelle. A bientôt. Françoise
Quel texte surprenant et jouissif, Patricia ! Donc, derrière le mari bien obéissant se cache un psychopathe qui jouit dans ses fantasmes morbides, un tueur sanguinaire en puissance puisqu'il semble bien équipé pour passer à l'acte, avec ces gants si doux et son flacon de Destop sous le siège de sa voiture. A ce propos, j'ai ri du rapprochement entre le Destop à l'innocence meurtrière et sa crainte de voir son estomac troué par des bactéries !
RépondreSupprimerTout ceci, raconté avec une drôlerie qui me fait penser au film inénarrable "Oranges sanguines", est annoncé par les pensées de Robert : Il lui arrivera des bricoles (à la Dupré).Le suspense du prologue est bien entretenu.
Juste une chose que je n'ai pas comprise : "comme un de La Tourette". Je ne sais pas à quoi tu fais allusion.
Garde bien Robert dans les mêmes dispositions, je suis sûre qu'on va encore s'amuser ! Bonne année !
Marie-Claire
Merci beaucoup pour ton retour précieux, Marie-Claire ! Ton commentaire m'encourage à forcer le trait - c'est pour moi un premier essai dans ce registre. Il m'a semblé que l'atelier pouvait être une bonne occasion. 'Un de la Tourette" fait allusion à ces personnes que l'on voit parfois en rue et qui parlent toutes seules en invectivant on ne sait qui, gestes à l'appui. C'est un trouble mental étudié et nommé par un certain Gilles de La Tourette.
SupprimerHeureuse et belle année 2023 !
Je t'embrasse.
Patricia
Bonjour Patricia,
RépondreSupprimerOn en apprend un peu plus sur ton "Lièvre". Tout se passe dans sa tête, ses fantasmes meurtriers, une scène de crime digne d'un film d'horreur... le larynx, les cordes vocales, la lunette qu'il rabat sur la cuvette, la chasse qu'il tire. En apparence, une vie tranquille, rangée, comme ses courses. Mais dans sa tête, tout n'est que chaos.
Une rencontre ? La Dupré retrouvée dans les toilettes, deux jours plus tard, exactement comme il l'a fantasmé...
Bonne continuation et impatiente de connaître la suite en 2023.
Cathy
Voilà un fonctionnaire qui ne fonctionne plus très bien! combien de temps peut-il encore tenir? Est-il profondément psychopathe ou au bout du bout du rouleau de son apparente vie convenable? Je me demande s'il va retrouver un peu d'humour pour parvenir à désirer une autre vie. Très amusant à la lecture au deuxième degré, à suivre avec beaucoup d'intérêt. L'autre femme peut-être?
RépondreSupprimerBonjour Patricia,
RépondreSupprimerUn psychopathe. Voilà qui promet. C’est une première pour toi, une première aussi dans le cadre de l’atelier. Je sens que tu nous réserves des rebondissements. Robert serait donc à la fois un homme soumis à sa femme – peut-être aurons l’occasion de faire sa connaissance, à moins que tu ne la laisses livrée à notre imagination – et rêvant d’assassiner sa patronne. La vision gore, très évocatrice nous en dit long sur ce personnage ambigu. Tu as esquivé deux éléments de la consigne la paresse et le perroquet. Ce n’est pas graver, mais c’est peut-être regrettable. J’imagine assez bien la Dupré avoir dans son bureau un perroquet dressé à répéter des adjectifs dévalorisants à ses employés, comme « paresseux ». D’accord, je pars du principe que cette femme est aussi mauvaise que nous le suggère Robert, ce qui n’est peut-être pas du tout le cas.
Ton envie de forcer le trait pour écrire du gore, mais parodique est vraiment intéressante sur le plan littéraire.
Une remarque de détail : pendant qu’il ôte son pardessus
L’expression me semble plus appropriée à un vestiaire qu’à une voiture. Ce n’est pas si simple d’ôter un pardessus humide quand on est en sueur et assis au volant d’une voiture. Je pense que le texte gagnerait beaucoup à ce que tu montres cette difficulté qui pourrait avoir des répercussions psychologiques. Ce que je veux dire, c’est que ce serait l’occasion de nous monter Robert aux prises avec quelque chose qui lui résiste. Tu serais sur un registre anodin, mais qui pourrait laisser percevoir toute la violence dont il est porteur.
Que dire de plus ? Qu’on est scotché et qu’on attend la suite avec impatience.
Le thème de ton deuxième chapitre sera la gourmandise. La couleur dominante du texte le violet et l’élément-surprise un tableau de Carl Caspar Friedrich dont tu trouveras l’image au bas de ton texte annoté.
Bon travail.
Bonjour Liliane,
RépondreSupprimerUn grand merci pour ton retour sur le chapitre 1 de Robert Lièvre et les corrections ainsi que les éclairages sur les futures évolutions que tu suggères. C'est très motivant et soutenant.
Un point cependant, il se semble avoir inséré dans le texte les deux éléments que tu mentionnes comme manquants : le perroquet (quand Robert répète les mêmes mots "comme un perroquet fourbu") et dans le dernier paragraphe continu la "paresse" (mentale et mouvement) qui l'a envahi. Peut-être aurait-il fallu les développer davantage ou leur donner une fonctionnalité plus déterminante ? Pour le prochain chapitre, je veillerai à réserver une place plus déterminante au péché capital.
Encore merci pour toute cette belle organisation d'atelier qui donne envie d'écrire et offre l'occasion de faire évoluer son écriture.
Je te souhaite également une dynamique et joyeuse année 2023.
Très cordialement,
Patricia